Guy Paradoxe

Gorgé depuis sa naissance de toutes ces vulgarisations à l'emporte-pièce saturant l'horizon, de tous ces élagages au forceps dictés par le pétard aux fesses d'une société à la dérive, de ces innombrables codes restreints imposés au quotidien par une ambiance grand public qui n'est autre qu'un air du temps arithméticien, de plus en plus haché, saccadé et stéréotypé, gorgé de ce liquide amniotique de teneur un peu particulière dans lequel il baigne encore tout entier, l'âne bâté est précisément celui qui ne déroge pas, celui qui, lorsqu'il y est confronté, ne voit dans l'usage de la broderie bien sentie et comme manière intransitive capable de combler l'espace vidé de l'habituel principe utilitaire ou de l'intox de la cité, qu'une finalité apparente de premier degré ; celle d'une simple forme emphatique strictement posée et soi-disant méprisable pour n'être pas suffisamment roturière à son goût, ne lui laissant plus que l'issue d'un blocage recroquevillant, lui interdisant alors d'accéder à l'essentiel ou de s'établir sur le fond des choses – mais était-il animé de cette envie farouche au départ, rien n'est moins sûr ? – l'empêchant donc de voir que ce point de croix en vérité est conçu pour servir de véhicule privilégié à la coprésence des épithètes annulant le principe linéaire de causalité directe, c'est-à-dire comme tête sublimante d'un attelage en faisceau visant une toute autre destination, lui interdisant de pressentir vers quoi d'organisé, par sa lente empreinte métamorphosante tissée sur son propre canevas au fur et à mesure de sa réalisation, il tend intimement.

***

Il est une très vieille tradition aux vestiges encore vivaces, dont on s'enorgueillit toujours dans les milieux littéraires hexagonaux, celle qui prête à la fonction première de l'écrivain, Le Combat, l'obligation pour lui de se hisser au rôle actif de porte-parole et légitime justicier face aux abusifs pouvoirs en place émaillant l'Histoire, face au vrai scandale qu'installent à chaque fois sous une forme ou une autre, leurs infectes censures. En écrasante part jusque là, cette fierté démocratique s'adressait aux différentes oppressions politiques ou étatiques, sans omission dit-on, à quelques rudes exceptions près, comme pour les règles de grammaire. Mais qu'en est-il exactement lorsque, totalement isolée, l'imprudente et pamphlétaire dénonciation pour vice manifeste, immoralité structurelle et censure larvée, vise cette fois-ci, et hors du champ politique, le domaine d'activité le plus emblématique par excellence, le temple en un mot et creuset de toutes les anti-censures, de tous les droits de suite entrepris au nom du Bien Fondamental, celui de l'EDITION EN PERSONNE ? C'est bien connu, il est nettement plus difficile d'abattre un ennemi de l'intérieur ; s'agissant en outre d'un tel mastodonte aux ramifications tentaculaires auquel prétend se frotter un simple électron libre du genre lilliputien à peine primo-infecté, l'entreprise, croyez-bien, confine carrément à un héroïsme de type kamikaze et a de quoi faire gentiment sourire par son insignifiance

***

Chassez le naturel du siècle, il revient au galop sans coup férir, à ras des pâquerettes comme toujours ! Invariablement vous savez bien, avec sa dominante franchement optimiste ou béate, le sens commun, référence cardinale par déférence obligée, est imprégné jusqu'à la moelle de l'objet bien concret auquel, dans son inlassable quête des effervescences immédiates et terre-à-terre placées à l'écart d'une conscience sciemment mise en veilleuse, il se frotte en continu au quotidien. Jouissive incarnation du principe carné placé en italique, on l'aura compris … Après maintes contorsions étirées sur le calendrier, ce sens commun admet aujourd'hui que les certitudes qu'il possédait jusque là sur les choses, sur cet objet bien concret donc, ont été récemment ébranlées par les limites du fondement scientifique lui-même et des espoirs fous qu'il avait fait naître, l'obligeant à réduire d'autant sa propension à positiver en toute circonstance ; depuis peu en l'occurrence, il veut bien admettre que son environnement qu'il qualifie de réel ait été arraché à ses repères traditionnels, soit à présent éclaté, atomisé et mouvant, mais malgré çà posé, comme armé d'une pulsion irrépressible chargée d'amnésie, confortant précisément le conformisme de la rue dont il est l'émanation par définition, et jusqu'au sujet prétendument hors contexte, indécrottable envers et contre tout pour être abonné aux infinies rechutes successives jalonnant la courbe cosmique, il persiste dans son intention péjorative à l'endroit de toute réflexion abstraite issue de la recherche métaphysique, fut-elle ponctuelle, minoritaire aux confins des marges, à peine saupoudrée dans un vaste espace hostile ou désaffecté, et qui, par hasard viendrait au jour ; il croit pouvoir la qualifier de goût excessif entraînant l'obscurité de la pensée, tant par nature il est étranger à cet intrinsèque mode d'être ou d'amplification. Quel imbécile heureux ce très matérialiste, mécanistique, consumériste et manichéen sens contemporain orphelin du supplément d'âme et de subtilité indispensable à l'appréciation visionnaire !

Il faut croire son instinct de conservation féroce au-delà de l'extrême imaginable et son culte de l'épaisseur anatomique à peine dégradé en consistance de chair, sanctifié jusqu'aux crêtes du grotesque.

En clair, il n'y a pas photo entre ces deux principes symétriquement inverses que sont l'abstrait et le concret. S'il est vrai que l'abus du langage abstrait peut parfois conduire à des situations réductrices, en Occident du moins, l'abus inverse, celui du langage concret, tout aussi réducteur et ubuesque, est infiniment plus répandu, à plus de mille contre un sans conteste.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire

L'auteur sera heureux de recueillir votre commentaire substantiel à l'exclusion d'une formule de trois mots qui est sans intérêt.